La publication d’une contributrice invitée : « Berthe Morisot », par Isabelle Werck

Nicolas globe croqueur (et photographe) accueille une contributrice, Isabelle Werck, qui met la femme et l’Art à l’honneur par une publication sur Berthe Morisot.

BERTHE MORISOT (1841-1895).

Au XIXe siècle, la quasi-obligation qui était faite aux jeunes filles bourgeoises d’apprendre le piano et le dessin est devenue, pour les plus courageuses d’entre elles, une porte vers l’émancipation. Elles sont trois filles, Yves (au drôle nom de garçon), Berthe et Edma, suivies du petit Tiburce.

Leur arrière-grand-oncle n’est autre que Jean-Honoré Fragonard, et Berthe héritera, consciemment ou non, de la touche si libre et si vivante de son ancêtre. Quand elle naît à Bourges un 14 janvier, son père est préfet du Cher. La famille s’installe à Paris (Passy) en 1852. Les trois demoiselles Morisot font du piano, bien sûr. Yves et Edma se débrouillent ; Berthe est très bonne. Elle aurait pu peut-être « briser le plafond de verre » dans le domaine de la musique. Mais il se trouve que Mme Morisot a l’idée de proposer à ses filles quelques cours de peinture pour faire une surprise au père, lui offrir un tableau. Yves n’accroche pas ; Edma et Berthe sont très motivées, auprès de Joseph Chocarne d’abord, puis de Joseph Guichard, professeurs qui préviennent la maman que ses deux filles sont vraiment possédées du feu sacré de l’art. Ensuite c’est Camille Corot qui enseigne aux jeunes filles la peinture en plein air. La famille ne s’y oppose pas ; on va jusqu’à prendre des vacances d’été à Ville d’Avray, où Corot habite. Mais le reste du temps, Berthe et Edma peignent dans le salon familial, et toutes les fois, fréquentes, où il y une visite, un thé, elles doivent prestement ramasser toutes leurs affaires.

La carrière des deux jeunes peintres commence sans accroc. Elles exposent en 1864 au Salon, qui est alors le passage obligé de tout parcours artistique. Quand elles exécutent des copies au Louvre (le musée était alors rempli de chevalets et de copistes derrière ceux-ci), Fantin-Latour les présente à Edouard Manet : une rencontre décisive pour Berthe. Manet a fait scandale, on le sait, avec son Déjeuner sur l’herbe et avec Olympia. Pourtant cet homme très distingué ne se prend pas du tout pour un révolutionnaire : il n’acceptera jamais d’exposer en compagnie des impressionnistes, ses émules les plus directs.

La personnalité de Berthe le fascine, et il ne lui consacrera pas moins de dix portraits. Dans son Balcon de 1867, qui est cette fille brune au regard à la fois lointain et passionné ? C’est Berthe. Leur relation reste platonique, mais elle est intense sur le plan artistique et actuellement l’on va jusqu’à avancer que Berthe n’est pas restée sans influence sur Manet ! Celui-ci est marié avec une excellente pianiste professionnelle ; la famille Morisot et le couple Manet ont des relations suivies et amicales. Mais on ne peut pas dire que Manet soit fidèle à sa Suzanne ; il mourra même très tristement, des suites de ses aventures.

Berthe Morisot n’est pas l’élève de Manet. Le maître se choisit une autre disciple, à la fois très douée et follement « sexy », Eva Gonzalès, qui pendant quelque temps va rendre Berthe paniquée de jalousie. Eva peint très bien, mais avec moins d’originalité que Berthe ; elle fait en somme de l’assez bon Manet, ce qui est déjà quelque chose. Edma Morisot va peiner sa sœur en épousant un officier de marine qui l’emmène à Lorient ; la jeune mariée abandonne la peinture, où elle excellait. Berthe prend souvent Edma pour modèle, dans des tableaux très tendres ; mais elle ne peut effacer l’expression pensive d’ennui qui transpire de son beau visage.

Au désespoir de sa mère, Berthe refuse tous les fiancés potentiels. Elle ne veut pas finir comme Edma, et puis en secret elle n’aime que Manet. Elle finit par faire, sans le savoir probablement, comme certains compositeurs, Haydn, Mozart, Dvořák : elle épouse le frère de Manet, Eugène ; elle a 33 ans, ce qui est tardif pour l’époque. Cette union sera plutôt heureuse. Eugène est rentier, il ne travaille pas ; il a fait de la peinture, il y a renoncé ; il va donc consacrer ses moyens financiers à soutenir son épouse artiste ! Celle-ci continue à signer ses œuvres : Morisot.

La naissance de la petite Julie en 1878 comble Berthe de joie, et lui offre, au fil des années, un adorable modèle. Bien entendu, Julie se voit mettre crayons et pinceaux dans les mains le plus tôt possible ; elle joue aussi -les tableaux en témoignent- du piano, du violon et de la mandoline. Eugène est représenté aussi, dans l’intimité de son rôle paternel.

Berthe Morisot accepte son appartenance à l’avant-garde puisqu’elle participe, dès le début en 1874 chez Nadar, à toutes les expositions marginales des Impressionnistes. Toutes, sauf une, où elle doit se remettre de la naissance de son enfant ; donc six sur les sept expositions. Les tableaux du groupe se vendent mal (qu’est ce que nous aurions aimé être là pour en acheter trois ou quatre à des prix abordables !) et Le Figaro assassine les protagonistes de ce constat : « Cinq ou six aliénés, dont une femme ». Ce « dont une femme » est particulièrement méprisant, car vers 1870-1900 beaucoup pensent le plus sérieusement du monde que la femme a un cerveau par essence un peu faible et capricieux, dont il faut s’accommoder.

Berthe, comme toute bourgeoise cultivée de son temps, reçoit beaucoup : elle invite Puvis de Chavannes, Degas, Monet, Renoir, Whistler, Caillebotte, mais aussi des gens de plume, comme Stéphane Mallarmé qui est un véritable intime (Mallarmé est aussi un des meilleurs amis d’Odilon Redon). Le couple Eugène et Berthe voyage beaucoup en Europe et s’achète une propriété au Mesnil.

Si Berthe peut difficilement, à l’inverse de ses collègues masculins, planter son chevalet n’importe où, elle dispose de beaux parcs et jardins. La famille passe quelques étés au bord de la Seine à Bougival, dans une maison qui est devenue un centre médical, et qui est malheureusement cernée, aujourd’hui, de circulation automobile.

Berthe perd douloureusement son mari en 1892. Et c’est en soignant sa fille d’une grippe qu’elle en meurt elle-même, à 54 ans seulement, en laissant Julie orpheline à 17 ans. Elle la confie au tutorat de l’affectueux Mallarmé, qui va disparaître lui-même trois ans plus tard ; Renoir prend un peu le relais.

Julie Manet, qui a toujours été élevée très librement, épouse le peintre Ernest Rouart, fils du grand collectionneur et peintre Henri Rouart ; elle ne cessera jamais de peindre elle-même.

En 2019, le Musée d’Orsay a rendu justice à Berthe Morisot en exposant la quasi intégrale de ses œuvres. Dans le groupe des impressionnistes, Berthe Morisot est la plus aérienne, et, partant, le plus audacieuse. Elle va loin dans la facture libre, le non finito, le dépassement du sacro-saint contour. Son traitement de la peinture à l’huile est proche de l’aquarelle et du pastel, qu’elle pratique également. Les traces de pinceau légères, gaiement croisées comme des plumes en vol, laissent parfois transparaître le fond de toile brute et claire ; en même temps, elle possède un don particulier pour faire frémir, chanter les touches de blanc.

Cette exécution rapide est peut-être due au sentiment profond qu’elle n’a pas le temps, que la société ne lui autorise pas de se complaire dans la création, et « qu’il faut vite ranger le matériel ». De cet handicap, elle fait un trait de génie. Sa liberté de touche est en réalité très préparée, intérieurement, par la pensée : retenue dans ses limites, la peintre s’est entraînée silencieusement à bien regarder.

La sûreté de son trait, un certain absolu dans son observation ont pu se permettre ce vivifiant effet en coup de brise, cette caresse atmosphérique lumineuse.

Ce qu’Huysmans nomme, avec un peu de perplexité, ses « brouillis », n’empêche pas le charme délicat des visages, la grâce naturelle des figures. Ses scènes de jardin, de parc, ses intérieurs si souvent ouverts sur une fenêtre trahissent son envie de sortir, peu encouragée chez une femme de ce temps-là.

Berthe n’a pas eu que des ennemis. Un critique éclairé, Charles Ephrussi, résume : « Mme Berthe Morisot broie sur sa palette des pétales de fleurs, pour les étaler ensuite sur sa toile en touches spirituelles, jetées un peu au hasard, qui s’accordent, se combinent et finissent par produire quelque chose de fin, de vif et de charmant ».

Isabelle Werck.

Représentation par Nicolas globe croqueur (et photographe), d’après un tableau de Manet

A propos.

Isabelle Werck enseigne l’histoire de la musique et l’analyse dans un conservatoire parisien. Elle écrit également de nombreux programmes de concert pour la Cité de la Musique et la Salle Pleyel. Passionnée de divulgation claire, documentée mais très personnelle sur la musique classique, elle signe ici, après Gustav Mahler dans la même collection, sa deuxième biographie d’un compositeur.

Edit de Nicolas globe croqueur (et photographe):

C’est avec un immense plaisir que j’accueille Isabelle, rencontrée dans un stage d’aquarelle à Venise. Et comme elle évolue dans le domaine de la musique, je conclurai cette publication par une de mes aquarelles peinte lors d’un concert dans la Sérénissime.

Concert à l’Eglise San Vidal à Venise, aquarelle par Nicolas globe croqueur (et photographe).

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