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ANTONIO VIVALDI 1678-1741 :
Le prêtre roux et Venise.
Inséparable de l’atmosphère turbulente et éclatante de Venise, Antonio Vivaldi est aujourd’hui l’un des compositeurs classiques les plus populaires ; aucune œuvre n’a été aussi enregistrée -et rebattue- que ses Quatre Saisons, mais il a laissé bien d’autres pages irrésistiblement attachantes.
La Venise où naît Vivaldi est encore une république indépendante, mais en déclin ; la découverte du Nouveau Monde, les attaques des Turcs ont considérablement affaibli l’opulence marchande de cette Sérénissime qui dominait autrefois la Méditerranée. Dans une fête perpétuelle, Venise dilapide son héritage et s’efforce d’oublier le crépuscule où elle s’enfonce. L’art, la musique surtout, y occupent une place essentielle ; les réjouissances du carnaval s’étendent alors pendant cinq mois et demi ( !) de l’Ascension au 30 juin, du premier lundi d’octobre au 15 décembre, et du 26 décembre au Mardi Gras à minuit ; les musiciens ont fort à faire pendant ce temps-là pour divertir une foule des fêtards, où se promènent bien des princes incognito sous leurs masques. Dans le « ridotto », on joue aux cartes, et l’on joue gros ; le compositeur Albinoni, par exemple, n’a pas besoin de sa musique pour vivre, car sa famille exploite une fabrique fort prospère de cartes à jouer. Cette société réclame une musique sans cesse renouvelée, qui sache surprendre et plaire du premier coup. Celle, pétillante et si souvent enjouée, d’Antonio Vivaldi va non seulement conquérir d’emblée le public vénitien, mais connaître de son vivant une réputation européenne.
Né le 4 mars 1678, le jeune Antonio est le fils d’un barbier qui est aussi violoniste, Giovanni-Battista : de moins en moins barbier et de plus en plus violoniste, il joue dans la chapelle ducale de Saint Marc, participe à l’accompagnement orchestral des opéras, et devient directeur de la musique instrumentale à l’orphelinat des Mendicanti. Le père et le fils, rouquins tous les deux (on surnomme le père « Rossi » ou « Rossino ») auront une longue et bonne entente. Les guides touristiques de l’époque les signalent comme un duo de violonistes qu’il ne faut pas rater.
La mère, Camilla Calicchio, est la fille d’un tailleur. A la naissance d’Antonio, saluée par un tremblement de terre, l’enfant est si chétif que la sage-femme se dépêche de l’ondoyer. Il survit pourtant ; et tout au long de son existence, Vivaldi souffrira d’une santé délicate, très probablement d’asthme, tout en faisant preuve d’une surprenante résistance. Des sept enfants de la famille, il est apparemment le seul musicien, et ses parents, pour lui assurer un avenir décent, le destinent au sacerdoce : à l’époque, les prêtres compositeurs ou professeurs de musique ne sont pas rares. Le voici donc qui assimile rapidement le latin dès l’âge de six ans, qui reçoit la tonsure à quinze ; par dispense pour des raisons de santé, il ne loge pas au séminaire et rentre chez ses parents le soir. Il ne cesse pendant tout ce temps d’étudier passionnément la musique ; il a été admis très jeune dans l’orchestre de Saint Marc, réorganisé par le grand violoniste Legrenzi ; il assiste depuis les coulisses aux spectacles d’opéra où participe son père. Venise possède plusieurs salles d’opéra et plus tard Vivaldi, que nous connaissons surtout comme auteur de concertos, secondairement comme auteur de musique sacrée, va beaucoup consacrer ses efforts au théâtre lyrique.
Le voilà ordonné prêtre à vingt-cinq ans. Il porte, comme les prêtres de l’époque, un costume proche du costume civil, avec culotte, bas, souliers à boucles, tricorne, mais en noir avec un rabat blanc. Dès son ordination, il est embauché à l’orphelinat de La Pietà. Il y restera 36 ans, avec des éclipses ; mais avant d’aller plus loin, il nous faut rappeler ce que sont à l’époque ces institutions vénitiennes ou napolitaines, les hospices ou ospedali.
Dans cette Venise dissipée, où beaucoup de bébés sont malvenus, puis exposés, abandonnés sur les marches des églises, existent des institutions charitables ; quatre d’entre elles recueillent les filles : la Pietà (« la pitié »), les Mendicanti mentionnés ci-dessus (« les mendiants ») les Incurabili, et Ospedaletto (petit hôpital). Malgré leurs noms, ce sont des orphelinats féminins, doublés, depuis le XVIe siècle, de prestigieuses écoles de musique. On appelle aussi ces institutions des « conservatoires », parce qu’on y conserve les enfants, en les sauvant de la mort, mais le terme a fini par désigner, comme on sait, des académies de musique. A la Pietà par exemple, sur un millier de pupilles, 140 environ sont choisies parmi les plus douées ; on leur enseigne toutes sortes d’instruments, cordes, clavecin, orgue, bois, cuivres, chant ; leur formation est très poussée et elles donnent des concerts chaque dimanche. On vient même de l’étranger entendre ces charmants orchestres de demoiselles tout de blanc vêtues, dirigés par l’une ou l’autre d’entre elles, ensembles à la sonorité parfaite, à l’interprétation entraînante. C’est ainsi que nous est parvenu le témoignage de Jean-Jacques Rousseau, réputé à l’époque comme compositeur, qui a même été invité à prendre le thé dans leur parloir.
Les ospedali rivalisent entre eux, et leur public ne demande qu’à être captivé. Dans cette atmosphère sage de l’orphelinat, un peu confinée mais débordante de vie et d’émulation, Vivaldi est d’abord professeur de violon, avant de devenir compositeur en titre. A la fois surveillé et efficacement secondé par des répétitrices, des duègnes qui sont d’anciennes élèves, il va trouver à la Pietà un véritable laboratoire où il épanouira ses plus belles qualités. On ne peut pas dire qu’il soit bien payé, mais il est plus gâté par exemple que Jean-Sébastien Bach, qui doit se battre sans arrêt dans son Eglise Saint Thomas pour faire admettre l’importance de la musique. Don Antonio, comme on l’appelle, dispose de jeunes exécutantes motivées, dans une culture où la musique se doit d’être brillante et expressive. Toute son œuvre s’en retrouve imprégnée de spontanéité et d’une sorte de fièvre candide.
Avec tout cela, notre musicien est prêtre… mais un peu original. A ses débuts, il dit la messe tous les matins à La Pietà pendant un an et demi ; et les messes à l’époque sont longues. Mais à trois reprises il doit s’interrompre à cause d’un malaise. Les mauvaises langues prétendent qu’il a couru à la sacristie pour noter un thème de fugue, mais ce genre de remarque le met hors de lui. En fait, il souffre d’« étroitesse de poitrine », comme il dit ; il s’arrange donc pour avoir une dispense et il cesse de dire la messe, définitivement. Son handicap ne l’empêche pas de déployer par ailleurs une indomptable énergie : de composer rapidement une abondante production ; de diriger ; de jouer du violon en virtuose éblouissant : Vivaldi est en quelque sorte le Paganini de son époque et fait chanter son instrument avec un engagement inégalable ; de s’échapper, enfin, de la Pietà pour monter ses opéras dans tout le nord de l’Italie. Admettons qu’il soit sincère, mais, de façon psychosomatique, il est malade ici, et en pleine forme là-bas… Pour le reste, il affiche beaucoup de dévotion et ne lâche jamais son bréviaire.
Qui dit Vivaldi, dit concerto, et en particulier le concerto pour soliste, qui oppose celui-ci au groupe orchestral. Ce n’est pas Vivaldi qui a inventé de toutes pièces ce nouveau genre, mais il l’a largement développé. Le concerto vivaldien, en trois mouvements presque toujours (vif-lent-vif, schéma hérité de l’ouverture à l’italienne), devient alors une forme musicale d’une étonnante longévité historique, qui se maintient, assimilant avec robustesse les différents styles, jusqu’au vingtième siècle. Les Quatre Saisons sont quatre concertos pour violon solo avec orchestre à cordes et clavecin (basse continue).
Comme l’orchestre de la Piétà lui permettait toutes sortes de recherches, Vivaldi a écrit, à côté de ses 275 concertos pour violon et 40 pour plusieurs violons, bien d’autres concertos pour flûte ou flûte à bec, basson, cors, trompettes… Sa plume prend un évident plaisir à jouer avec les coloris, il est un des pionniers dans la notion d’orchestration. Il aime aussi beaucoup les doubles concertos : deux violons, ou deux mandolines, deux cors, deux bassons, qui dialoguent continuellement… c’est qu’il faut occuper et valoriser toutes ces petites élèves !
Toutefois les 7/8 de sa production concertante sont pour instruments à cordes, et l’instrument-roi de notre compositeur reste évidemment le violon. En son temps, celui-ci a atteint presque exactement sa forme actuelle, mais il sonne un peu moins brillamment que ceux d’aujourd’hui, notamment à cause de la forme de l’archet, qui est encore convexe. A ses recueils de concertos pour violon Vivaldi donne des titres baroques : L’Estro armonico, 1711 (traduisons par : « L’invention, la fantaisie musicale »), La Stravaganza, 1713 (si d’aucuns le traitent d’extravagant, qu’à cela ne tienne ! Traduisons par : « l’Inspiration fantasque »), Il cimento dell’ armonia e dell’ invenzione, 1725 (« L’affrontement entre la technique et l’inspiration »). C’est dans ce dernier volume que figurent les Quatre Saisons, véritable tour de force où les audaces proviennent des nécessités descriptives, et où la description s’inscrit quand même dans le strict canevas du concerto : leur célébrité n’est pas volée.
A suivre…
Isabelle Werck.
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En guise de « post-scriptum », puisqu’une part non négligeable de l’existence de Vivialdi avait pour cadre Venise, je vous présente quelques un de mes visuels sur cette cité à l’inspiration inépuisable.
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