La publication d’Isabelle Werck (7) : Schubert, 2ème partie

Suite et fin de la biographie, mais pas seulement, d’un grand musicien.

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Franz SCHUBERT (Suite)

Pendant les « Schubertiades », qui ont lieu deux ou trois fois par semaine chez l’un ou chez l’autre, le plus souvent dans des salons bourgeois assez larges pour que l’on puisse danser, jouer ensemble à des charades ou à des sketches, Schubert est un animateur aussi central que discret. Il ne danse jamais, puisqu’il fait danser les autres, et de toute façon se sent trop balourd pour cela ; il chante ses lieder ou, mieux, il les fait interpréter par un de ses rares amis qui ait une certaine influence : le célèbre baryton Michaël Vogl.

Vogl est une star pleine de fierté, que les sollicitations des compositeurs agacent ; il fera une exception pour Schubert, dès le premier rendez-vous, à la suite d’un déchiffrage où il murmure d’abord : …« pas mal »… Puis il tape sur l’épaule de Schubert en lui disant « qu’il y a quelque chose en lui » mais qu’il manque d’aplomb et de « charlatanisme » pour se vendre, ce qui est parfaitement vu. Dès lors, c’est Vogl qui se fait le propagandiste de Schubert, du moins pour les lieder, dans les salons et dans quelques concerts. On aimerait bien pouvoir entendre son interprétation enflammée du Roi des Aulnes !

C’est Vogl qui offre à Schubert, tous frais payés, trois des rares vacances qu’il aura jamais, en Haute-Autriche dont le chanteur est originaire. Schubert est tout simplement émerveillé devant la splendeur de la montagne, ce qui le change du fangeux enfermement à Vienne.

Le compositeur est très estimé de ses amis, qui lui rendent justice en quelque sorte, mais pour ce qu’ils connaissent de lui : ses lieder et ses petites danses. Il est bien plus rare qu’ils soient en contact avec sa merveilleuse musique de chambre, encore moins avec les symphonies qui dorment dans les cartons, et qui ne seront jamais éditées ; elles ne sont jamais jouées non plus, sauf, exceptionnellement, dans le cadre restreint d’un orchestre réuni en privé dans l’une de ces soirées amicales. Quant aux éditeurs, ils veulent surtout des petits morceaux qui « se vendent bien » comme les pièces faciles pour piano, les lieder et les danses. L’impression des œuvres plus importantes, quatuors, symphonies etc., ils la réservent des auteurs « déjà connus », et Franz, discret comme la violette, ne sait pas ce que « se faire connaître » veut dire.

Les amis le poussent à écrire des opéras. Schubert en compose avec zèle non moins de quinze, dont seulement deux connaîtront une création au théâtre, vite écourtée. L’opéra Fierrabras, exhumé et enregistré sur le tard, est très beau par ses ensembles vocaux, ses chœurs de guerriers, et même son intrigue point idiote. Pourquoi se donne-t-on aujourd’hui tant de mal pour valoriser certains opéras italiens baroques de troisième ordre, alors que l’œuvre lyrique de Schubert reste si longtemps en liste d’attente ?

Depuis 1819, Vienne, et toute l’Autriche, sont sous une chape de plomb : le ministre Metternich exerce une surveillance et une répression maniaques sur toute la population, en particulier les intellectuels. Il répand des espions partout, il emprisonne les gens pour des riens. Il a décidé que la révolution française de 1789, qui exalte même de loin bien des esprits, ne se produira en aucun cas dans l’empire autrichien, ni en Allemagne qui dépend encore de l’Autriche en ce temps-là. Metternich se méfie beaucoup des réunions en tout genre, et si les Schubertiades ont un motif musical bien déclaré, elles ne se produisent pas moins chez des personnes qui, sous le manteau, sont plutôt des opposants. Au même moment, Beethoven dans les cafés rouspète tout haut, mais on le laisse tranquille, tout comme du temps de De Gaulle (moins répressif que Metternich, tout de même !) on laissait le trop célèbre Sartre contester autant qu’il voulait. Schubert, lui, ne fait pas de vagues parce que de toute façon, ce n’est pas son genre, mais à sa manière discrète il sait très bien de quelle couleur sont ses fréquentations. Un de ses amis nommé Senn a même été arrêté sous ses yeux et exilé définitivement dans son Tyrol natal ; le compositeur lui-même a été traîné au poste lors de cette rafle, mais, aussitôt relâché puisqu’on ne pouvait rien retenir contre lui…

Après son échec amoureux avec Thérèse la future boulangère, Schubert est invité par la riche famille Esterhazy pendant deux étés dans un beau château hongrois ; il est engagé pour enseigner le piano, et le chant, aux deux jeunes filles de la maison, Marie et Caroline, qui jouent et chantent déjà comme des anges. Il tombe amoureux de Caroline, la plus jeune, tout en sachant parfaitement qu’elle lui sera à jamais interdite par la barrière sociale. Elle est, pour s’exprimer comme Beethoven, son « Immortelle Bien-aimée » à lui. Un jour, Caroline lui reproche gentiment de ne lui avoir dédié aucune œuvre. Schubert confie, assez exceptionnellement, et de façon révélatrice : « Tout ce que je fais, ne lui est-il pas dédié, déjà ? » Caroline sera quand même dédicataire de la Fantaisie à quatre mains en fa mineur. Pendant ce temps, Schubert s’est distrait avec une femme de chambre « absolument charmante » qui lui a peut-être communiqué sa maladie mortelle.

A partir de 1823, il se sait contaminé de la syphilis ; il n’en a que pour cinq ans à vivre. C’est pendant un séjour à l’hôpital qu’il compose son grand cycle de 24 lieder, La Belle Meunière : une histoire presque autobiographique d’un jeune meunier déçu en amour. Le deuxième grand cycle de 1827-28, Le Voyage d’hiver, est une succession de 20 lieder aussi désespérés que visionnaires : amour perdu, froid et glace, errance sans fin dans la solitude enneigée, vers la mort ; ses amis restent gênés et réticents à l’écoute de ce chef-d’œuvre « pas gai ».

Les médecins de cette époque où la « vérole » sévit partout, ne connaissent évidemment aucun moyen efficace pour rendre à Schubert la santé : ils recourent au mercure, comme d’habitude, et l’un d’eux conseille au malade de rester enfermé autant que possible (alors qu’il a tellement besoin de prendre l’air !). Un troisième au contraire lui suggère d’emménager dans un quartier plus aéré. Schubert a vécu presque toute sa vie chez les uns et les autres ; cette fois, il se tourne vers son frère Ferdinand qui habite en banlieue. Ce que le docteur ne sait pas, c’est que ce faubourg est alimenté par des eaux malsaines, et que le typhus y sévit. C’est ainsi que Franz Schubert, déjà affaibli, contracte un typhus qui l’enlève assez expéditivement de ce monde, ce qui lui épargne la lente et atroce déchéance des syphilitiques. Il expire le 19 novembre 1828.

Il est enterré auprès de Beethoven comme il le souhaitait. En 1888, Beethoven et lui sont exhumés et « déménagés » au Carré des Musiciens du Cimetière Central de Vienne, où ils voisinent désormais avec Brahms, Johann Strauss, et -je ne sais pas ce qu’ils en pensent- Arnold Schönberg.

La destinée posthume de Schubert lui accorde progressivement sa véritable place, notamment quand Robert Schumann, critique très réputé, s’intéresse à lui et se rend chez Ferdinand Schubert examiner les manuscrits. Il découvre la 9e Symphonie, dite « La Grande », qui est créée sous la direction de Mendelssohn en 1839. Quant à la Huitième, qui est l’œuvre inachevée la plus célèbre du monde, elle ne sera entendue en concert qu’en 1865, soit 43 ans après son écriture ; elle n’est pas restée inachevée à cause de la mort de Schubert, mais simplement parce qu’il a dû la considérer, avec ses deux mouvements, déjà bien achevée comme cela : malgré quelques efforts, il n’a pas eu le même souffle d’inspiration pour lui en ajouter deux autres…

Au XXe siècle, Otto-Erich Deutsch s’attelle à devenir le catalogueur de Schubert, dont les œuvres sont grâce à lui bien classées, depuis 1951, sous la lettre D., (tout comme le chevalier von Köchel a catalogué Mozart en 1862 sous la lettre K.) Ce musicologue autrichien (1887-1967) a dû fuir son pays après l’Anschluss étant donné ses origines juives, et s’est réfugié en Angleterre de1939 à 1951.

QUELQUES PAGES « AQUATIQUES » DE SCHUBERT

C’est Franz Schubert qui aurait dû s’appeler Bach, le « ruisseau », tant l’eau est présente dans son imaginaire, dans ses choix de poèmes, et dans l’écoulement régulier de ses accompagnements.

L’élément Eau, qui fait littéralement partie de sa nature, se manifeste dès ses quinze ans, quand il signe son premier véritable lied, Le jeune homme au bord du ruisseau, Der Jüngling am Bach (1812). L’accompagnement fluide soutient un texte où les « fleurs sont emportées par la danse des vagues, comme sa jeunesse trop vite fanée », et un amour absent. Toute sa vie, « au fil de l’eau », semble déjà programmée et bouclée.

Le cycle La belle meunière se déroule tout au long d’un ruisseau, auquel le jeune meunier s’adresse finalement davantage qu’à sa meunière adorée ; l’amoureux finit par se suicider tout en douceur dans l’accueillant lit de ce ruisseau murmurant.

Le piano schubertien présente de nombreux effets liquides qui, pour être simples, n’ont rien de conventionnel.

L’impromptu n° 4 de l’opus 90 (D. 899) ruisselle de cascades de doubles-croches très enjouées. La partie centrale est une méditation sentimentale aux couleurs harmoniques profondes.

Le lied « A chanter sur l’eau » (Auf dem Wasser zu singen, D. 774) est une barcarolle assez joyeuse… qui pourtant envisage avec optimisme la destination de notre barque, après la vie, dans un monde meilleur que celui-ci.

Le lied « La ville » (Die Stadt, D. 957), agite quant à lui les eaux noires qu’un rameur impassible fend en cadence ; le narrateur s’éloigne de la ville où il ne verra plus sa bien-aimée. Le lied est traversé par une formule pianistique répétée (un ostinato) liquide, mais lugubre, cette fois.

Le lied « Sur le lac » (Auf dem See, D. 543), sur un poème de Goethe, rêve encore à bord d’une barque ; Schubert a choisi de répéter les derniers vers, où « sur la vague scintillent mille étoiles flottantes ».

Isabelle Werck.

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Pour poursuivre en musique, ci-joint des pièces « aquatiques ».

L’impromptu n° 4,

A chanter sur l’eau :

https://www.youtube.com/watch?v=_ZlQCtf_Cio

La ville :

https://www.youtube.com/watch?v=9BYgu94Df7E

Sur le lac :

https://www.youtube.com/watch?v=FHJwT9EVYZU

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La publication d’Isabelle Werck (6) : Schubert, 1ère partie

Une biographie, mais pas seulement, d’un grand musicien.

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FRANZ SCHUBERT (1797-1828)

Une vie raccourcie, bien pauvre en succès et bonheurs. Une production incroyable, plus abondante, en proportion, que celle de Mozart, dans un temps plus court. Sous cette plume, peu gratifiée par le monde, circule -qui le croirait ?- une sorte de joie intarissable, comme une petite source toujours présente. Actuellement, tout le monde respecte la grandeur de Franz Schubert, et probablement personne ne déclarerait qu’il ne l’aime pas.

Ses 31 années de vie sont marquées par divers enfermements : le pensionnat dans son enfance ; un métier inadéquat d’instituteur, dans sa première jeunesse ; la ville de Vienne, qu’il ne quitte que sporadiquement pour de rares vacances, et qui subit la pression dictatoriale du ministre Metternich ; et enfin, la maladie, qui le coupe de la société, même si la plupart de ses amis sont fidèles. Ces amis, présents et chaleureux à travers les barreaux invisibles de ses diverses prisons, sont sa bouée de survie.

Franz Schubert est le douzième fils (mais non le dernier sur quatorze) d’un instituteur directeur d’école. Il ne faut pas s’imaginer un établissement à la Jules Ferry : l’école est limitée à deux petites pièces où s’entassent les gamins de cette banlieue modeste de Lichtental, enfants dont les parents, souvent, ne peuvent payer la scolarité. Mais Monsieur Schubert père, bon pédagogue et bien organisé, élargit ses conditions de travail ; il s’établit dans une maison plus grande, accueille des élèves de meilleur milieu, et il aimerait beaucoup pouvoir quitter la banlieue pour Vienne centre, la Innere Stadt. Malheureusement il faut pour cela une autorisation officielle qu’il ne recevra jamais, même si l’administration reconnaît ses mérites : dans l’empire autrichien, l’ascenseur social est très bloqué.

Un instituteur, dans l’Autriche de cette époque, est forcément musicien. Le père Schubert joue du violoncelle et pratiquera le quatuor à cordes avec ses fils. Le petit Franz commence par être un enfant gai et sociable, premier de la classe dans le CP paternel… premier, pour le moment. Ses dispositions pour la musique sont remarquées et, dans l’immédiat, encouragées : le papa lui enseigne le violon, le grand frère Ignaz, le piano -et il finit par congédier ce grand frère en lui disant qu’il apprend mieux tout seul. On le confie à l’organiste de la paroisse, Michael Holzer, pour la pratique instrumentale, le chant, la théorie… Holzer avec des larmes aux yeux avoue n’avoir jamais eu un élève pareil : « Le Bon Dieu lui a déjà tout appris ! » Franz chante comme sopraniste à l’église, avec une belle voix qui va décider de la suite.

En 1808, la chorale des petits chanteurs de la Cour recrute. L’enfant est porté candidat à ce concours, dans le jury duquel figure Salieri, et se voit retenu. On attend aussi qu’il ait un niveau d’instruction équivalent à l’entrée en sixième. Le voici bouclé dans un internat : l’établissement nommé Konvikt regroupe 130 élèves, dont les 18 petits chanteurs de la Cour qui, eux, sont boursiers et doivent chanter à l’église tous les dimanches. Sous un uniforme militaire, Franz, qui ne sort que rarement revoir sa famille alors qu’elle est à deux pas, enfant un peu perdu et mal nourri, se montre introverti, secret, et déjà porteur de lunettes. Heureusement, le directeur, Innocenz Lang, est un mélomane d’autant plus passionné qu’il ne pratique pas la musique lui-même, et il compense son manque en poussant ses élèves : il a fondé leur orchestre et s’intéresse de près à ses prestations. Chaque soir on joue une symphonie et une ouverture différentes. Schubert est second violon et finira par créer là ses premières symphonies. Il devient nul en maths, nul en latin, mais… son « talent musical particulier » est respecté, indiqué dans un bulletin. Il se faufile dans la salle de musique pour déchiffrer seul, composer ses premiers essais. Un « grand » lui accorde son estime ainsi que des sorties à l’opéra : Josef von Spaun, qui va rester son ami et écrire des souvenirs à son sujet. Le jeune musicien, qui est timide et gentil avec tout le monde, trouve vite son petit cercle d’admirateurs. Son problème ultérieur, c’est qu’il dépassera difficilement les limites de ce petit cercle…

Après la mue de Franz, qui devient un ténor au timbre un peu faible, le Konvikt se demande s’il va le garder. Le père Schubert commence à désapprouver cette boulimie musicale qui tourne le dos à tout le reste. Il sort Franz de l’internat avant la fin des études pour l’inscrire à l’école normale des instituteurs, où il est formé en quelques mois, puis le place comme assistant dans son établissement. Il lui confie les plus petits, un niveau en réalité peu facile où il faut beaucoup de patience pour donner les premières bases. Franz ne s’intéresse pas du tout à cette mission éducative (plus tard il détestera donner même la moindre leçon de piano) ; il compose à son bureau, et quand les mouflets sont trop remuants, il manie la trique qui fait alors partie du matériel pédagogique.

Il crée avec un certain succès, un succès de quartier, sa première messe, en fa, à l’église de sa paroisse. La partie de soprano est confiée à une jeune fille nommée Thérèse Grob, pas précisément jolie mais pourvue d’une belle voix et dont il dira plus tard qu’elle est bonne, profondément bonne… Schubert en est amoureux. Pendant de longues pseudo-fiançailles il va espérer l’épouser, mais la demoiselle, et sa famille surtout, attendent qu’il ait une situation. Or la vie d’instituteur ne lui convient pas du tout. Percer comme compositeur ? C’est rarement facile ! Au bout de quatre ans, Thérèse se laisse convaincre par ses parents d’épouser un boulanger aisé. On a un portrait d’elle, après son mariage, où elle arbore plusieurs bijoux de valeur, quadruple rang de perles et fermoir de diamants, boucles d’oreilles assorties, trois bagues sur sa main savamment levée, joyaux que Franz n’aurait pas pu lui payer ! Le jeune compositeur est très triste et avouera qu’aucune fille ne lui avait jamais plu autant ; le personnage de la Belle Meunière, ou du Voyage d’hiver, ces deux cycles de lieder où l’amour finit mal et a un goût de mort, c’est un peu lui-même.

Chose étonnante, il a déjà, avant vingt ans, une grande partie de son catalogue à son actif. Il abandonne l’enseignement, ose résister à son père et prend le risque de se consacrer uniquement à la composition. De toute façon le foyer familial, quoique chaleureux, devenait assez surpeuplé : la mère est morte, le père s’est vite remarié avec une femme gentille mais très féconde. Franz s’en va vivre chez un ami qui s’appelle presque comme lui, Schober. Par la suite, il n’aura que brièvement un logement indépendant, car un loyer sera trop cher pour ses minces moyens, donc la plupart du temps il bénéficiera de l’hospitalité de l’un ou l’autre de ses camarades.

Sa vie désormais pauvre et bohème est réglée à sa façon, qui consiste à écrire le matin, se rendre au café l’après-midi, aller au théâtre ou accepter des invitations le soir. Deux ou trois fois par semaine, en soirée, ses amis garçons et filles se réunissent autour d’un piano où Schubert officie, fait danser la compagnie, anime musicalement des sketches, et ils appelleront cela les Schubertiades.

(à suivre).

Isabelle Werck.

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La publication d’Isabelle Werck (7) : « Rhapsodies hongroises »

Une publication sur Litz.

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Franz Liszt (1811 – 1886) est né dans un village de Hongrie, mais il n’a jamais appris à parler le hongrois. Ses parents parlaient allemand, et dès ses douze ans il a été emmené à Paris, où il a vite appris le français. Esprit cosmopolite mais assez français de cœur, il s’exprimait principalement en français, et l’écrivait remarquablement.

Cela ne l’a pas empêché de s’investir très en faveur du patriotisme hongrois dès qu’il est parti pour une première tournée de concertiste à Budapest, en hiver 1839-1840. Il n’avait pas revu son pays natal depuis ses onze ans, soit en seize ans d’absence.

Ses « compatriotes » étaient assujettis par l’Autriche depuis un siècle et demi : « l’empire austro-hongrois », « l’Autriche-Hongrie », avec un début d’autonomie pour les Hongrois, n’apparaît qu’en 1867. Pour l’instant, la Hongrie n’est qu’une province de ce grand empire très composite.

Pour des raisons aussi politiques que musicales, les Hongrois reçoivent Liszt avec faste comme un chef d’Etat. Les cortèges qui l’entourent aux cris de Éljen ! (vivat !), les processions nocturnes aux flambeaux, sont autant d’occasions de manifester dans la rue… dans une soi-disant neutralité ; et Liszt joue le jeu avec courage, en interprétant la patriotique Marche de Racoczy, interdite par les Autrichiens. Elle figure dans la 15e Rhapsodie hongroise. Liszt la communique à Berlioz qui la reprend dans sa Damnation de Faust (célèbre « Marche hongroise »).

Certains généalogistes hongrois se mettent à chercher, avec une gentille mauvaise foi, une ascendance aristocratique de Liszt dans leur pays. Le 4 janvier, de toute façon, le musicien sera presque anobli. Quand il se produit dans un Théâtre National archicomble, vêtu du costume hongrois qu’il s’est acheté exprès, il est surpris de voir arriver sur scène six nobles locaux qui lui offrent sur un coussin un « sabre d’honneur » incrusté de pierres précieuses ; ils le consacrent ainsi comme un de leurs pairs. Toute la salle retient son souffle. Liszt remercie longuement, du fond du cœur -il s’excuse de le faire en français- et il promet d’utiliser cette belle arme de façon pacifique mais fidèle.

Certaines caricatures, dessins ou statuettes, nous montrent que Liszt n’hésitait pas à traîner son sabre sur lui quand il se produisait dans ses récitals, ce qui n’était peut-être pas très pratique pour jouer du piano, surtout à sa façon remuante ! En Hongrie, le symbole passe très bien, mais les Parisiens ne manquent pas de s’esclaffer :

Entre tous ces guerriers, Liszt seul est sans reproche,

Car malgré son grand sabre, on sait que ce héros

N’a vaincu que des doubles-croches

Et tué que des pianos.

Il en tuait quelques uns, en effet, casser les cordes était un de ses spécialités. Les instruments de l’époque étaient moins solides qu’aujourd’hui.

Au cours de cette quinzaine hongroise, Liszt a beaucoup admiré les Tziganes : leur sauvage fierté, leur jeu si engagé et si libre va teinter à jamais, non seulement l’écriture lisztienne, mais toute une postérité d’écoles nationales. « Pendant mon séjour en Hongrie, j’ai recueilli quantité de fragments à l’aide desquels on recomposerait assez bien l’épopée musicale de cet étrange pays, dont je me constitue le rhapsode ».

La « rhapsodie », qu’est-ce que c’est ? Etymologiquement, en grec, c’est une « couture », une œuvre en patchwork ; le rhapsode antique est un aède de tradition orale, dont la prodigieuse mémoire « recoud » en une grande geste les histoires entendues ici et là, tels l’Iliade et l’Odyssée, grands chefs-d’œuvre dont l’origine se perd dans la nuit des temps : Homère, s’il a existé, n’écrivait pas. La Bible, aussi, ressemble fort à une œuvre rhapsodique d’auteurs très talentueux. Bref…

En musique, le titre rhapsodie annonce une structure libre (ce n’est pas toujours le cas), faussement improvisée (tout est écrit ou presque) et pleine de contrastes, de surprises.

Liszt compose pour piano quinze Rhapsodies hongroises et une Rhapsodie espagnole. Il donne le coup d’envoi romantique à toute une descendance d’œuvres musicales intitulées Rhapsodies, avec leurs célébrations de folklores locaux : Rhapsodie slave (Dvořák), Rhapsodie norvégienne (Lalo), Rhapsodie d’Auvergne (Saint-Saëns), Rhapsodies roumaines (Enesco), Rhapsodie espagnole (en réalité une suite : Ravel), sans oublier la plus récente et jazzique Rhapsody in blue de Gershwin.

Si Liszt a « recueilli une quantité de fragments » musicaux qui ont beaucoup interpellé sa verve, il se méprend quand il considère tout cela comme du pur folklore hongrois. La méprise a été également commise avant lui par Haydn, Beethoven, Schubert, et plus tard par Brahms dans ses Danses hongroises. C’est en réalité de folklore tzigane qu’il s’agit, alors que le folklore magyar, plus ancien, de la Hongrie profonde, est encore inexploré à cette époque. Il faudra attendre que, vers 1920, Béla Bartók et Zsoltan Kodály recueillent les mélodies traditionnelles en ratissant les campagnes. En fait, les Tziganes ont repris et accommodé à leur sauce, appétissante il est vrai mais très typée, des chants et danses glanés en Hongrie… et ailleurs. Liszt exploite, en barde enthousiaste et peu regardant, des chants dont il ne connaît ni le titre ni le texte ; certains sont roumains, plusieurs autres ont été récemment composés par des Hongrois urbains… Le lui reprocher serait injuste, car il écrit surtout, pour notre griserie, une musique que personne n’avait hasardée avant lui avec autant de brio ; Bartók lui-même reconnaît que l’œuvre « hongroise » de Liszt, dans son genre, a beaucoup de valeur. Liszt déclare quant à lui qu’il veut traduire « les éloquentes apostrophes, les lugubres épanchements, les rêveries, les effusions, les exaltations de cette muse farouche ».

La Marche de Racockzy (15e Rhapsodie hongroise)

Elle commence par un grondement redoutable, qui donne un aperçu de la légitime colère des Hongrois. Le thème, d’une grande fierté, est traité de cent façons conquérantes, un peu tapageuses, mais patriotisme oblige.

La Deuxième Rhapsodie hongroise

La plupart des Rhapsodies hongroises lisztiennes sont des Czardas, divisés en deux grandes parties, une introduction lente et souvent triste, appelée Lassan ou Lassu, et une deuxième partie irrésistiblement vive appelée Friska. Cette structure est typiquement tzigane, avec son contraste de dépression initiale et d’ivresse débridée.

Le lassan de la Deuxième rhapsodie, indiqué Andante mesto (andante triste) commence comme une méditation pesante, à la couleur très… espagnole. Des passages plus gracieusement élégiaques sont indiqués Dolce con grazia.

Le Vivace de la friska, feu d’artifice pour pianistes qui n’ont plus peur de rien, s’appuie sur deux grandes idées de danse, très carrées (groupes de 4, 8 mesures) assorties de quelques idées secondaires. La très entraînante justesse de la pulsation se décore de périlleuses étincelles en tous genres, luxe fou de sonorités brillantes qui donnent à cette célèbre rhapsodie son cachet humoristique.

Isabelle Werck.

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Isabelle vous propose propose d’écouter du Liszt très virtuose :

15e Rhapsodie hongroise :

Et la fameuse 2e Rhapsodie hongroise :
https://www.youtube.com/watch?v=LdH1hSWGFGU

… interprétée par Valentina Lisitsa, bien nommée pour jouer (prodigieusement) du Liszt, et elle a l’air de s’amuser follement. La frontière entre la partie lente et la partie rapide est plus que claire, bref elle à à 5’04. 
A 8’44, la pianiste ajoute une cadence (improvisation) de son cru, mais tout à fait dans le style.

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La publication d’Isabelle Werck (6) : « Vivaldi », suite

Isabelle Werck nous livre ici en deuxième partie, ses réflexions sur Vivaldi.

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Antonio VIVALDI (Suite).

La réputation de Vivaldi s’étend rapidement dans toute l’Europe, presque malgré lui. Les commandes princières affluent de toutes parts. Son éditeur, Roger, qui publie aussi Haendel ou Corelli, est à Amsterdam, une ville que Vivaldi découvre ( ?) en 1738. Mais son œuvre circule un peu partout à l’état de simple manuscrit, et le droit d’auteur pour les compositeurs n’existe tout simplement pas. Les Quatre Saisons sont archi-connues dans le monde, adaptées pour des instrumentariums en tout genre, y compris la cornemuse ou, sous la plume de Jean-Jacques Rousseau, pour flûte solo. A côté de toutes les pages qui nous sont parvenues, il y a aussi celles qui n’ont pas été conservées… Vivaldi ne rencontre pas Bach, mais Bach connaît ses concertos pour violon qu’il estime beaucoup : il en transcrit plusieurs pour le clavier, et son propre style en devient légèrement italianisant, plus spontané.

Talonné par l’urgence, mais aussi par son inspiration, notre compositeur peut boucler dix concertos en trois jours, un opéra en cinq. Il faut avouer que parfois il se copie un peu lui-même, mais cela fait partie du jeu, c’est largement permis à l’époque baroque qui en principe ne laisse entendre une œuvre qu’une seule fois, pas plusieurs. Le Président Charles des Brosses, magistrat-reporter qui laisse un témoignage détaillé sur l’Italie au Siècle des Lumières, rencontre Vivaldi : celui-ci lui confie qu’il a inventé une sténographie lui permettant de terminer un concerto plus rapidement qu’un copiste ne peut en transcrire toutes les parties ! La personnalité jaillissante du musicien est bien en harmonie avec son temps, l’ère baroque, qui aime les prodiges théâtraux, les palais sortant de terre en un jour et les dei ex-machina tombant des nuages.

Mais pour lui le grand genre est l’opéra. Il se vante d’en avoir écrit 94 ; il en reste 43 identifiés, un peu moins nombreux si on tient compte des copiés-collés, et 21 plus ou moins complets. Leurs livrets plutôt faibles ne les favorisent pas… Son plus bel opéra, écrit tout à loisir pour les jeunes filles de la Piétà serait… son oratorio, Juditha Triumphans, qui sous couvert d’une victoire biblique, célèbre une victoire navale contre l’ennemi turc.

Dans le domaine lyrique, malgré sa fécondité et son acharnement, Vivaldi se heurte dans Venise à certaines frustrations. Des 14 salles que possède la ville, ne lui sont concédées que les moins importantes ; il n’a jamais accès aux théâtres les plus prestigieux comme San Giovanni Grisostomo et San Cassiano, tenus par des nobles ; il doit être son propre imprésario dans les Théâtres Sant’ Angelo et San Moisè, très secondaires, où il s’occupe presque de tout, et investit de sa poche. Les stars du chant ne sont pas pour lui : il doit découvrir des talents nouveaux. La concurrence des Napolitains, qui s’invitent à Venise en mettant en vedette leurs castrats (Vivaldi ne partage pas vraiment ce goût pervers) lui fait de l’ombre. Et il n’a pas que des amis : le compositeur Benedetto Marcello, d’origine noble, se moque de lui dans le texte satirique Il Teatro alla moda, où il le caricature sous le nom transparent d’Aldiviva !

Ayant du mal à imposer ses opéras dans sa ville natale, Vivaldi voyage, organise des tournées dans le nord de l’Italie ; la Pietà lui accorde des congés de bien mauvaise grâce, stipule dans les contrats suivants qu’il doit rester, et tente de l’astreindre à un rythme de concertos bimensuels.

Vivaldi entretient une relation privilégiée avec une jeune contralto, Anna Giró (son nom, d’origine française, était Giraud) une ancienne élève de trente-deux ans sa cadette. Celle-ci est à la fois son interprète, son « écolière » dit-il, sa secrétaire et son infirmière. Car l’asthmatique Vivaldi a besoin d’auxiliaires de vie, il ne peut se déplacer qu’en gondole ou en carrosse, il faut lui faire les courses, etc. Il confie à la jeune fille des rôles dans ses opéras, où elle se montre brillante, peut-être davantage par son jeu dramatique que par sa voix. Mais le beau Stabat Mater pour alto solo a peut-être été écrit pour elle. Rien ne prouve que « l’Annina du prêtre roux », comme on l’appelait gentiment, ait eu avec lui d’autre relation que cette amitié artistique et pratique. Elle n’habite pas sous son toit, ne va le voir que flanquée de sa mère et de sa sœur. C’est aux portes de la ville de Ferrare, où il compte monter un opéra, que Vivaldi rencontre des ennuis : l’évêque prétend interdire l’entrée à ce drôle de prêtre qui ne dit pas la messe, écrit des opéras profanes et s’entoure de femmes. Vivaldi se défend dans une grande lettre, le plus long document qu’il nous ait laissé, où il affirme la parfaite « honnêteté » de ces dames aux yeux de tous, et l’« étroitesse de poitrine » qui le handicape.

La ferveur religieuse de Vivaldi s’exprime dans sa musique sacrée. Il y témoigne de sa foi avec une grande gaîté ! Plusieurs œuvres prennent une dimension majestueuse quand elles se partagent en double-chœur, suivant la tradition vénitienne de Saint Marc qui divise chœur et orchestre en deux tribunes : ainsi le Dixit Dominus RV 594, ou le Beatus vir RV 597. Les deux groupes vocaux, loin de rivaliser, collaborent au contraire pour créer une sorte de voûte sonore, profonde et habitée comme un plafond peint à fresque. En peinture, le contemporain vénitien de Vivaldi, c’est Tiepolo.

Il est triste de penser qu’Antonio Vivaldi, ce personnage si pétillant, dont la musique est si enjouée, ait connu une fin obscure, pour ne pas dire lamentable. Pourquoi, la soixantaine passée, décide-t-il brusquement de quitter Venise ? Pourquoi vend-il à La Pietà tous ses concertos pour la somme dérisoire d’un ducat chacun, comme s’il était pressé de s’en aller ?

Certes, il a noué une valorisante amitié avec l’empereur d’Autriche, Charles VI ; pendant la visite du souverain à Venise, ses ministres se plaignaient qu’il s’entretenait davantage avec Vivaldi en trois semaines qu’avec eux en deux ans ! Vivaldi part soudainement à Vienne, peut-être convaincu qu’il y trouvera le couronnement de sa carrière. Malheureusement, quand il y parvient, son impérial ami vient de mourir, et ses successeurs, qui ne le connaissent pas, le gardent bien froidement à distance. Vivaldi meurt isolé dans la petite maison d’une veuve sur la Kärtnerstrasse, d’une « inflammation interne » : une crise d’asthme fatale ? Il reçoit l’enterrement minimal des pauvres gens à la cathédrale Saint Etienne, et sa tombe disparaît en peu de semaines. Parmi les petits chanteurs de la cathédrale figure peut-être le jeune Joseph Haydn. Actuellement, une plaque dorée sur le sol de la Kärtnerstrasse, près de l’Opéra de Vienne (la maison exacte n’est pas déterminée) commémore le décès autrichien du maestro.

Après sa mort mystérieuse dans l’anonymat, Vivaldi disparaît longuement des mémoires ; son nom reste enseveli pendant plus de deux siècles. Sa résurrection ne commence qu’en 1913 avec les travaux du musicologue Marc Pincherle, et c’est par Bach que celui-ci trouve sa trace : qui est donc ce Vivaldi dont Jean-Sébastien a transcrit les concertos ? A partir de 1945, notre compositeur connaît une première popularité par le microsillon ; en 1947, le Danois Peter Ryom entreprend le catalogue complet de ses ouvrages, et le sigle RV suivi d’un chiffre signifie : Ryom Verzeichnis, « catalogue Ryom ». La suite, vous la connaissez : Les Quattro Stagioni deviennent un tube, plus ressassé encore que la Petite musique de nuit de Mozart. La musique sacrée est popularisée plus tard, dans les années 1970-80 ; et l’intérêt pour les opéras est encore plus récent.

Quand Igor Stravinsky passe par Venise, alors très occupée de Vivaldi qu’elle redécouvre, le compositeur russe est un peu agacé de ce que l’on ne s’occupe pas autant de lui-même, et avanceque « Vivaldi a composé 300 fois le même concerto pour violon ». Eh bien non. Si le prêtre roux produit à tour de bras, et s’autocopie légèrement, il n’ennuie jamais. Il est aussi fécond que ses contemporains, Bach, Telemann ou Haendel.

Le style musical de Vivaldi possède deux grandes tendances. La première, la plus connue, celle qui est exploitée aujourd’hui jusque dans les publicités, est sa facette gaie, extravertie et sympathique. A un tempo soutenu, des formules très faciles à identifier rebondissent : tonalités clairement définies, mélodies en arpèges montants ou descendants, en gammes escaladantes ou ruisselantes : c’est si simple comme langage, si enfantin presque, que cela semble issu tout droit de sources populaires. Il y a quelque chose de pseudo-folklorique dans la verve vivaldienne. Pourtant il donne à ce matériau sans prétention beaucoup de prestance et une variété inouïe ; à sa géniale évidence on reconnaît aussitôt la griffe du maître. En effet, ses phrases musicales si dansantes sont jalonnées de jeux rythmiques imprévus, dissymétries et syncopes qui font tout le sel du fameux tempo vivaldiano. Il adore aussi les effets d’écho, les instruments ou les voix qui se répondent à l’identique.

L’autre facette, plus grave, est celle des mouvements lents (mouvements centraux des concertos) et des méditations sérieuses. On s’intéresse moins à ce Vivaldi-là, et pourtant… en coulisse il exprime ses secrètes tristesses, il laisse errer sa pensée avec un admirable sens des modulations, qui contredit la facilité apparente de sa face ensoleillée. Ses enchaînements d’accords, au charme mélancolique, semblent alors flotter au fil des canaux sombres où se reflètent les lumières des palazzi.

Mais, qu’elle soit gaie ou pensive, l’énergie de la musique vivaldienne reste communicative, comme une source de joie frémissante qui nous suit partout.

Isabelle Werck.

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La publication d’Isabelle Werck (5) : « Vivaldi » et bien plus encore

Isabelle Werck nous livre ici en première partie, ses réflexions sur Vivaldi.

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ANTONIO VIVALDI 1678-1741 :

Le prêtre roux et Venise.

Inséparable de l’atmosphère turbulente et éclatante de Venise, Antonio Vivaldi est aujourd’hui l’un des compositeurs classiques les plus populaires ; aucune œuvre n’a été aussi enregistrée -et rebattue- que ses Quatre Saisons, mais il a laissé bien d’autres pages irrésistiblement attachantes.

La Venise où naît Vivaldi est encore une république indépendante, mais en déclin ; la découverte du Nouveau Monde, les attaques des Turcs ont considérablement affaibli l’opulence marchande de cette Sérénissime qui dominait autrefois la Méditerranée. Dans une fête perpétuelle, Venise dilapide son héritage et s’efforce d’oublier le crépuscule où elle s’enfonce. L’art, la musique surtout, y occupent une place essentielle ; les réjouissances du carnaval s’étendent alors pendant cinq mois et demi ( !) de l’Ascension au 30 juin, du premier lundi d’octobre au 15 décembre, et du 26 décembre au Mardi Gras à minuit ; les musiciens ont fort à faire pendant ce temps-là pour divertir une foule des fêtards, où se promènent bien des princes incognito sous leurs masques. Dans le « ridotto », on joue aux cartes, et l’on joue gros ; le compositeur Albinoni, par exemple, n’a pas besoin de sa musique pour vivre, car sa famille exploite une fabrique fort prospère de cartes à jouer. Cette société réclame une musique sans cesse renouvelée, qui sache surprendre et plaire du premier coup. Celle, pétillante et si souvent enjouée, d’Antonio Vivaldi va non seulement conquérir d’emblée le public vénitien, mais connaître de son vivant une réputation européenne.

Né le 4 mars 1678, le jeune Antonio est le fils d’un barbier qui est aussi violoniste, Giovanni-Battista : de moins en moins barbier et de plus en plus violoniste, il joue dans la chapelle ducale de Saint Marc, participe à l’accompagnement orchestral des opéras, et devient directeur de la musique instrumentale à l’orphelinat des Mendicanti. Le père et le fils, rouquins tous les deux (on surnomme le père « Rossi » ou « Rossino ») auront une longue et bonne entente. Les guides touristiques de l’époque les signalent comme un duo de violonistes qu’il ne faut pas rater.

La mère, Camilla Calicchio, est la fille d’un tailleur. A la naissance d’Antonio, saluée par un tremblement de terre, l’enfant est si chétif que la sage-femme se dépêche de l’ondoyer. Il survit pourtant ; et tout au long de son existence, Vivaldi souffrira d’une santé délicate, très probablement d’asthme, tout en faisant preuve d’une surprenante résistance. Des sept enfants de la famille, il est apparemment le seul musicien, et ses parents, pour lui assurer un avenir décent, le destinent au sacerdoce : à l’époque, les prêtres compositeurs ou professeurs de musique ne sont pas rares. Le voici donc qui assimile rapidement le latin dès l’âge de six ans, qui reçoit la tonsure à quinze ; par dispense pour des raisons de santé, il ne loge pas au séminaire et rentre chez ses parents le soir. Il ne cesse pendant tout ce temps d’étudier passionnément la musique ; il a été admis très jeune dans l’orchestre de Saint Marc, réorganisé par le grand violoniste Legrenzi ; il assiste depuis les coulisses aux spectacles d’opéra où participe son père. Venise possède plusieurs salles d’opéra et plus tard Vivaldi, que nous connaissons surtout comme auteur de concertos, secondairement comme auteur de musique sacrée, va beaucoup consacrer ses efforts au théâtre lyrique.

Le voilà ordonné prêtre à vingt-cinq ans. Il porte, comme les prêtres de l’époque, un costume proche du costume civil, avec culotte, bas, souliers à boucles, tricorne, mais en noir avec un rabat blanc. Dès son ordination, il est embauché à l’orphelinat de La Pietà. Il y restera 36 ans, avec des éclipses ; mais avant d’aller plus loin, il nous faut rappeler ce que sont à l’époque ces institutions vénitiennes ou napolitaines, les hospices ou ospedali.

Dans cette Venise dissipée, où beaucoup de bébés sont malvenus, puis exposés, abandonnés sur les marches des églises, existent des institutions charitables ; quatre d’entre elles recueillent les filles : la Pietà (« la pitié »), les Mendicanti mentionnés ci-dessus (« les mendiants ») les Incurabili, et Ospedaletto (petit hôpital). Malgré leurs noms, ce sont des orphelinats féminins, doublés, depuis le XVIe siècle, de prestigieuses écoles de musique. On appelle aussi ces institutions des « conservatoires », parce qu’on y conserve les enfants, en les sauvant de la mort, mais le terme a fini par désigner, comme on sait, des académies de musique. A la Pietà par exemple, sur un millier de pupilles, 140 environ sont choisies parmi les plus douées ; on leur enseigne toutes sortes d’instruments, cordes, clavecin, orgue, bois, cuivres, chant ; leur formation est très poussée et elles donnent des concerts chaque dimanche. On vient même de l’étranger entendre ces charmants orchestres de demoiselles tout de blanc vêtues, dirigés par l’une ou l’autre d’entre elles, ensembles à la sonorité parfaite, à l’interprétation entraînante. C’est ainsi que nous est parvenu le témoignage de Jean-Jacques Rousseau, réputé à l’époque comme compositeur, qui a même été invité à prendre le thé dans leur parloir.

Les ospedali rivalisent entre eux, et leur public ne demande qu’à être captivé. Dans cette atmosphère sage de l’orphelinat, un peu confinée mais débordante de vie et d’émulation, Vivaldi est d’abord professeur de violon, avant de devenir compositeur en titre. A la fois surveillé et efficacement secondé par des répétitrices, des duègnes qui sont d’anciennes élèves, il va trouver à la Pietà un véritable laboratoire où il épanouira ses plus belles qualités. On ne peut pas dire qu’il soit bien payé, mais il est plus gâté par exemple que Jean-Sébastien Bach, qui doit se battre sans arrêt dans son Eglise Saint Thomas pour faire admettre l’importance de la musique. Don Antonio, comme on l’appelle, dispose de jeunes exécutantes motivées, dans une culture où la musique se doit d’être brillante et expressive. Toute son œuvre s’en retrouve imprégnée de spontanéité et d’une sorte de fièvre candide.

Avec tout cela, notre musicien est prêtre… mais un peu original. A ses débuts, il dit la messe tous les matins à La Pietà pendant un an et demi ; et les messes à l’époque sont longues. Mais à trois reprises il doit s’interrompre à cause d’un malaise. Les mauvaises langues prétendent qu’il a couru à la sacristie pour noter un thème de fugue, mais ce genre de remarque le met hors de lui. En fait, il souffre d’« étroitesse de poitrine », comme il dit ; il s’arrange donc pour avoir une dispense et il cesse de dire la messe, définitivement. Son handicap ne l’empêche pas de déployer par ailleurs une indomptable énergie : de composer rapidement une abondante production ; de diriger ; de jouer du violon en virtuose éblouissant : Vivaldi est en quelque sorte le Paganini de son époque et fait chanter son instrument avec un engagement inégalable ; de s’échapper, enfin, de la Pietà pour monter ses opéras dans tout le nord de l’Italie. Admettons qu’il soit sincère, mais, de façon psychosomatique, il est malade ici, et en pleine forme là-bas… Pour le reste, il affiche beaucoup de dévotion et ne lâche jamais son bréviaire.

Qui dit Vivaldi, dit concerto, et en particulier le concerto pour soliste, qui oppose celui-ci au groupe orchestral. Ce n’est pas Vivaldi qui a inventé de toutes pièces ce nouveau genre, mais il l’a largement développé. Le concerto vivaldien, en trois mouvements presque toujours (vif-lent-vif, schéma hérité de l’ouverture à l’italienne), devient alors une forme musicale d’une étonnante longévité historique, qui se maintient, assimilant avec robustesse les différents styles, jusqu’au vingtième siècle. Les Quatre Saisons sont quatre concertos pour violon solo avec orchestre à cordes et clavecin (basse continue).

Comme l’orchestre de la Piétà lui permettait toutes sortes de recherches, Vivaldi a écrit, à côté de ses 275 concertos pour violon et 40 pour plusieurs violons, bien d’autres concertos pour flûte ou flûte à bec, basson, cors, trompettes… Sa plume prend un évident plaisir à jouer avec les coloris, il est un des pionniers dans la notion d’orchestration. Il aime aussi beaucoup les doubles concertos : deux violons, ou deux mandolines, deux cors, deux bassons, qui dialoguent continuellement… c’est qu’il faut occuper et valoriser toutes ces petites élèves !

Toutefois les 7/8 de sa production concertante sont pour instruments à cordes, et l’instrument-roi de notre compositeur reste évidemment le violon. En son temps, celui-ci a atteint presque exactement sa forme actuelle, mais il sonne un peu moins brillamment que ceux d’aujourd’hui, notamment à cause de la forme de l’archet, qui est encore convexe. A ses recueils de concertos pour violon Vivaldi donne des titres baroques : L’Estro armonico, 1711 (traduisons par : « L’invention, la fantaisie musicale »), La Stravaganza, 1713 (si d’aucuns le traitent d’extravagant, qu’à cela ne tienne ! Traduisons par : « l’Inspiration fantasque »), Il cimento dell’ armonia e dell’ invenzione, 1725 (« L’affrontement entre la technique et l’inspiration »). C’est dans ce dernier volume que figurent les Quatre Saisons, véritable tour de force où les audaces proviennent des nécessités descriptives, et où la description s’inscrit quand même dans le strict canevas du concerto : leur célébrité n’est pas volée.

A suivre…

Isabelle Werck.

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En guise de « post-scriptum », puisqu’une part non négligeable de l’existence de Vivialdi avait pour cadre Venise, je vous présente quelques un de mes visuels sur cette cité à l’inspiration inépuisable.

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La publication d’Isabelle Werck (4): « Beethoven »

Isabelle Werck, contributrice invitée sur ce blog, publie ici un texte sur ce compositeur et pianiste allemand et en particulier sur son « CONCERTO POUR PIANO ET ORCHESTRE n° 4 EN SOL MAJEUR Op. 58 ».

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Ludwig van BEETHOVEN

CONCERTO POUR PIANO ET ORCHESTRE n° 4 EN SOL MAJEUR Op. 58

Composition : 1805-1806. Création privée en mars 1807, et publique le 22 décembre 1808, à Vienne, par le compositeur.

Deuxième mouvement : Andante con moto

Beethoven a écrit sept concertos : cinq pour piano, un pour violon, et un Triple Concerto pour piano, violon et violoncelle.

Des cinq concertos pour piano de Beethoven, le Quatrième est le plus original et même le plus déroutant quant à l’architecture de ses mouvements. Il déborde d’astuce et de vie, mais il innove dans la succession des événements, qui n’est pas conventionnelle. C’est particulièrement vrai dans le mouvement lent central.

La réputation d’antagonisme, de « bagarre » entre le piano et l’orchestre, qui s’attache aux concertos de Beethoven, réputation un peu surfaite, trouve cependant son illustration emblématique dans ce deuxième mouvement.

D’un côté, un orchestre arrogant, bourru ; et de l’autre un piano plaintif, qui chante comme une victime aussi gracieuse que sans défense : telles sont les données de départ, et au fil de ce bref morceau le rapport de pouvoir va s’inverser. « Une lutte entre deux personnages de caractère différent », notait Vincent d’Indy. A l’orchestre revient un langage sommaire, confiné dans la couleur volontairement terne des cordes, les registres graves, l’unisson, les silences ; au piano les supplications sont plus élaborées, et fleuries de quelques ornements.

19’25, Début : Les cordes jouent à l’unisson, donc un peu sommairement toutes la même chose ; elles exécutent un motif sombre, haché, tranchant, indiqué sempre staccato.

19’43, Première réponse du piano, très différente, et indiquée molto cantabile. Le pianiste joue en douceur et, contrairement à l’orchestre, il produit des accords : on dit que sa partie est « harmonisée ». Sa phrase finit sur un gracieux ornement.

20’17, 2e intervention de l’orchestre, toujours dans le genre revêche, et montant plus haut vers l’aigu, comme une menace.

20’31, 2e réponse du piano, harmonisée, liée, indiquée pianissimo, molto espressivo.

A la fin, l’orchestre lui coupe la parole.

21’10, Les échanges se font de plus en plus brefs entre les deux protagonistes. Les courtes phrases de l’orchestre descendent, tandis que les motifs du piano montent.

21’43, Un peu interdit, cet orchestre baisse progressivement pavillon, diminuendo, et plus loin : sempre diminuendo.

22’18, La partie d’orchestre à cordes est limitée à un simple pizzicato quand le piano peut enfin s’exprimer plus longuement : il déploie des ressources d’amplitude et de poésie que son interlocuteur n’a pas. Le dialogue entre main droite et main gauche est « romantique » et doux : le piano donne à l’orchestre une démonstration d’échange harmonieux entre… soi et soi-même, base indispensable aux autres échanges !

22’59, Ce solo de piano se termine sur une transition que Beethoven affectionne, les trilles. Cette section est très étonnante. La main droite exécute un trille, la gauche esquisse des traits chargés d’étrangeté, dans un mouvement pendulaire.

24’04, Ce plaidoyer du soliste laisse le « méchant » orchestre désarmé. Violons et altos se contentent de tenir un mi prolongé (= une « pédale »). Les cordes graves ne détiennent plus qu’un fragment de leur première idée, débarrassée de toute brusquerie, penaude même, dans son volume sonore très bas.

24’54, Le dernier mot, au piano, s’envole en soupirant.

Rarement une telle dramaturgie aura été atteinte par le simple moyen des notes ; où Beethoven est-il allé chercher ce dialogue entre la rudesse et la douceur, en démontrant la supériorité de cette dernière ?

Isabelle Werck.

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Chronologie de Ludwig van BEETHOVEN  (1770-1827)

1770, naissance à Bonn, (né ?) baptisé le 17 décembre

Père ténor à la chorale de la cour de Bonn

1774, 1es leçons de clavier avec le père alcoolique et rude

1778, premier récital à Cologne, à soi-disant « 6 ans »

1779, leçons avec le bon pédagogue Christian-Gottlob Neefe ; publication de sa première œuvre, des variations, en 1782, grâce à Neefe

1784, premier emploi d’organiste à la cour de Bonn

Appui affectueux de la famille noble von Breuning

1787, premier séjour à Vienne (rencontre avec Mozart), mais écourté : mort de sa mère en juillet

1789, début de la Révolution Française

Violoniste à l’Opéra de Bonn pendant quatre saisons, jusqu’en 1792

1792, 2 novembre, second départ pour Vienne, définitif

Etudes un peu mouvementées avec Haydn

Décembre, décès du père ; ses frères Karl et Johann arrivent à Vienne en 1794 et 1795

1795, Premier concert public à Vienne

Grands succès dans la haute société viennoise

Vers 1798, premiers troubles auditifs

1800, le Prince Lichnowsky, son principal protecteur, lui verse une forte pension

Création de la 1e Symphonie

1802, testament de Heiligenstadt : lettre non envoyée à ses frères, où il écrit que sa surdité croissante lui inspire la tentation du suicide

1803, 3e Symphonie, « héroïque »

Début de la féconde 2e période créatrice (jusqu’en 1812, ouvertures, concertos, quatuors 7 à 11, sonates Appassionata ou Waldstein…)

Il s’installe dans une vie de compositeur très régulière : travaille le matin, se balade dans la nature l’après-midi ; déménage souvent.

1806, invasion de Napoléon en Autriche ; rupture de Beethoven avec Lichnowsky

1807-1808, Symphonies 5 et 6 (« Pastorale »)

1809, Vienne bombardée et occupée. 5e Concerto pour piano.

1810, Les Princes Lobkovitz, Kinsky et l’Archiduc Rodolphe s’engagent à lui verser une pension

1812, rencontre Goethe à Teplitz, et le courant ne passe pas très bien

1813-1815, Chute de Napoléon et festivités du Congrès de Vienne. Succès de La Bataille de Vittoria, de la 7e Symphonie et enfin de l’opéra Fidelio.

1815, mort de son frère Karl, Beethoven tuteur de son neveu Karl

1819, sa surdité devient complète. Entame son troisième et dernier style, très moderne (sonate Hammerklavier et 3 dernières, derniers quatuors…)

1824, triomphe de la 9e Symphonie

1826, tentative de suicide de Karl

1827, mort de Beethoven le 26 mars. 10 000 à 30 000 personnes présentes à ses funérailles le 29 ; Franz Schubert tient un des flambeaux.

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