Le capital culturel dans la création architecturale

2025-2026, art, peinture, décoration et architecture (9-1) : ce qu’il faut avoir pour savoir exercer dans ces professions.

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En tant que créateur, qu’est ce qui apporte une bonne connaissance de l’histoire de l’architecture et de l’architecture intérieure dans la conception d’un projet de qualité ?  

Un « bagage » culturel, complété par des connaissances techniques et une approche critique, permettent au créateur d’être « armé » pour apporter des réponses pertinentes et créatives sur l’approche d’un projet afin d’en obtenir un résultat de qualité.

Une bonne connaissance de l’histoire de l’architecture et de l’architecture intérieure en est la base essentielle. S’informer sur les styles, les œuvres et les courants déjà existants, qui représentent une source inépuisable d’inspiration permet ensuite d’apporter des réponses personnelles innovantes, originale et pertinentes. Elle permet aussi de réinterpréter et conceptualiser en puisant dans un vaste réservoir d’idées, de formes, de matériaux.

Le contexte historique, économique, culturel, et social ainsi que les innovations apparues à différentes époques sont les leviers qui expliquent le pourquoi des choix non seulement portés les formes, les organisations spatiales, les partis pris décoratifs, mais également sur l’obligation de certains renoncements. Par exemple, l’absence de la construction de la deuxième tour de la cathédrale de Strasbourg s’explique par la nature du terrain qui ne permettait pas d’en supporter la charge. Pour le projet de la cité idéale imaginée par Riquet sur le canal du Midi au Seuil de Naurouze, le constat de l’envasement dans le bassin principal apporté par les eaux captées sur la Montagne Noire et l’insuffisance des connaissances techniques pour envisager leur évacuation n’auraient pas permis aux embarcations d’y stationner. Le projet avait donc été abandonné.

Un créateur averti sur certaines contraintes lui permet d’anticiper sur des éventuels renoncements et de proposer un projet cohérent avec ce qu’impose l’environnement.  

Une relative bonne connaissance des références historiques (personne ne connait tout, cela se saurait !!!) permet un regard critique sur les références du passé mais aussi sur les tendances du présent. Il devient possible alors de défendre des choix de conception à l’aide d’arguments solides et cohérents.

Il est essentiel de tenir compte de l’évolution des modes de vie, des usages, des fonctionnalités dans les espaces définis de manière à savoir anticiper la conception des espaces mieux adaptés aux besoins contemporains tout en prenant en compte l’équation de la mémoire et de l’identité des lieux. Cela concerne particulièrement les projets de réhabilitation et de rénovation. La reconversion en campus universitaire des bâtiments et de la tour, conçus par l’architecte René Lefébure dans les années 1930, de l’ancienne imprimerie du magazine « L’Illustration » à Bobigny en est un exemple.

Afin d’espérer pouvoir pérenniser son projet, un créateur doté de solides valeurs culturelles aura peut-être la chance de donner plus de sens et de profondeur à son projet, par ce que l’architecture ne se limite pas qu’à une intention fonctionnelle et esthétique, mais aussi devient un symbole, une référence, comme l’exemple de Bobigny cité plus haut.

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Représentations graphiques de l’imprimerie de la revue « L’Illustration » à Bobigny

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Aspect non négligeable avant d’entamer toute démarche de projet :

Il s’agit du « profil » du client et dans quelle catégorie il s’inscrit.

1 / Clients au capital économique plus faible et au capital culturel plus important :

La pièce maîtresse va être la bibliothèque, visible dans le salon. Le reste du mobilier peut être dit « de seconde main » avec une place importante de la couleur.

Présence aussi de nombreuses affiches et mise en valeur de ce qui représente la culture.

Goût artistique prononcé dans des espaces généralement plus petits.

Le plutôt manque de moyens va être compensée par une hyper personnalisation esthétique et une mise en avant des supports de culture, comme le lecteur vinyles, par exemple.

Présence de plantes vertes.

La télévision n’est généralement pas d’une dimension excessive.

2 / Clients au capital économique plus fort et au capital culturel plus faible :

Ce qu’on appelle les « nouveaux riches », comme des participants aux émissions de télé dite « réalité » issus d’un milieu, certes respectable, cependant pas forcément particulièrement étoffé culturellement parlant, mais qui ont acquis un gros capital économique en peu de temps.

Intérieurs avec de grands espaces et de belles hauteurs sous plafonds mais avec une esthétique minimaliste et mise en valeur de matériaux chers et ostentatoires, comme le marbre ou du mobilier laqué blanc.

Il faut voir les marques et la télévision est mise en valeur grâce à ses proportions gigantesques.

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3 / Clients au capital économique et culturel important :

Un idéal, selon moi, d’autant que je n’en fait pas partie.

Habitent dans des grands appartements haussmanniens, aux généreux volumes et belles hauteurs sous plafonds, aux cheminées, lambris moulures et beaux parquets de grande qualité.

Esthétique discrète, minimaliste et non ostentatoire, avec des meubles d’une grande valeur qui sont pratiquement ou sont carrément des œuvres d’art, en réalité dits « hors de prix ».

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La télévision, est soi discrète, ou soit cachée par une œuvre d’art ou par un meuble amovible, soit présente mais avec la projection d’une œuvre d’art.                                                                 

Le « Quiet Luxury » ou « Old Money » est très prisé également et se caractérise par des volumes dit « cathédrale » et des matériaux à dominante mat et sombres.

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Même si elles sont plus ou moins singées parfois, les références en décoration des personnes ayant la chance d’appartenir cette catégorie inspirent les personnes des trois autres.

4 / Clients au capital économique et culturel plus faible :

Intérieurs propres et bien rangés.

Mobilier chiné ou récupération de ceux de la famille, ou encore acheté dans des magasins Ikéa, But ou Conforama.

Place importante accordée aux objets transmis par la famille et des photos de famille.

Recherche de distinction par la technologie de masse comme l’installation de rubans LED au plafond.

Chauffe-eau et tuyauts apparents dans la cuisine.

L’intérieur a pour fonction de créer un environnement défensif par rapport à l’extérieur.

En conclusion :

Bien entendu, les catégories ne sont pas figées, les clients peuvent également rentrer dans les « cases » de deux ou plusieurs d’entre elles, voire les quatre.

Mes visuels numériques ci-dessous, d’un salon et d’une salle à manger pourraient correspondre à une synthèse entre la catégorie 1 et 3.

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Pour ce qui concerne les prestations d’un architecte d’intérieur ou d’un décorateur, les catégories 2 et 3 sont sensées les concerner d’avantage, un peu moins pour la première et plus rarement pour la quatrième. Cependant, il est intéressant de travailler avec cette dernière afin de chercher à concilier la recherche du « beau » avec un budget serré.

Nicolas globe croqueur (et photographe).

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En annexe, deux vidéos sur les 4 catégories citées plus haut.

1 / Capital économique plus faible et capital culturel plus important.

2 / Capital économique plus important et capital culturel plus faible.

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3 / Capital économique et capital culturel au maximum (l’idéal !!!).

4 / Capital économique et capital culturel plutôt modeste.

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Un article des « Echos » que je partage (1)

« Architecte : Quand l’image de rêve du métier s’effondre », par Florent Vairet.

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Charrette, bas salaires, mauvaise reconnaissance de leur travail… après des années de silence, un grand nombre de jeunes architectes font enfin connaître leur mal-être. Pour comprendre ce malaise qui touche largement la profession, nous avons enquêté sur les difficultés économiques rencontrées par les agences d’architecture qui mettent sous pression tout un corps de métier.

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Entre 10 à 20 % des diplômés de 2015 se sont réorientés, selon l’enquête « Archigraphie 2020 », publiée en décembre dernier par l’Ordre des architectes. (iStock)

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On le sait, les architectes ne comptent pas leurs heures« On est passionné par les formes, on s’épuise jusqu’à dessiner le meilleur bâtiment », confie Estelle, jeune diplômée. Les journées sont longues. Parfois les nuits. Ce sont les fameuses « charrettes » qui ont, depuis plus d’un siècle, rendu tristement célèbre la profession. « Dans mon ancienne agence, les départs à 4 heures du matin étaient réguliers. Et une fois tous les deux mois, on faisait une nuit blanche », témoigne Paul. Des moments conviviaux, se rappelle-t-il, durant lesquels ils mettent la musique et commandent des sushis avec l’objectif impérieux de boucler le projet. « Le problème est qu’on n’est pas du tout productif. En général, on est très fatigué, et on multiplie les pauses. » Paul a fini par se tourner vers l’urbanisme, où la culture de la charrette est moins forte.

Ces horaires à rallonge ne sont pas des exceptions. On dit qu’ils sont même croissants en fonction de la réputation de l’agence. Plus cette dernière est prestigieuse, plus la culture de la charrette est forte« Les archi donnent tout pour le prestige, surtout en début de carrière », souligne Paul. Guillaume est passé par les mêmes affres. « Je mettais toute mon énergie dans l’agence et il n’y avait jamais la reconnaissance qui allait avec. » Les semaines de 50 heures et les week-ends au bureau ont fini par avoir raison de sa motivation. « Je suis parti en vacances en Australie pour couper et je me suis rendu compte que je n’arrivais plus à dormir », se rappelle celui qui a par la suite préféré monter sa propre agence.

Ce surinvestissement des architectes est largement relaté à travers les différentes interviews. Certains tentent de le justifier par la passion du métier. D’autres y voient plutôt un mythe entretenu dès l’entrée en études. « Les écoles nationales d’architecture mythifient ce surinvestissement, poussant parfois jusqu’à l’épuisement », se désole Sophie Szpirglas, enseignante dans ces écoles et dirigeante de Methodus, un cabinet qui conseille entre autres des agences d’architecture sur leur organisation. ​ Derrière ces écoles qui poussent la charrette, on retrouve les profs qui encouragent à faire toujours le mieux possible , à la multiplication des esquisses et des maquettes jusqu’à obtenir la forme optimale. Un exemple notable est la journée commune à toutes ces écoles, consacrée au cours de projet. « C’est le moment le plus important, si tu le rates, tu rates ton année, assure Guillaume également maître de conférences. Chaque étudiant travaille comme un fou, sous l’effet d’une course à l’échalote entre les profs : c’est à celui qui fera le plus bosser ses étudiants… »

Des stages rythmés comme un travail à la chaîne .

Les profs en école d’architecture revêtent souvent une figure tutélaire que l’on écoute sans sourciller. Sans compter qu’ils peuvent être les futurs employeurs. Guillaume voit en ce modèle pyramidal un héritage des Beaux-Arts. « Les études fonctionnaient par atelier qui était dirigé par une personne tout en haut . »

Une culture de la charrette avec un prof tout-puissant, ce modèle s’est depuis longtemps reproduit en agence. Et avec ses dysfonctionnements, accentués en outre par les impératifs économiques. Les étudiants architectes ont été habitués à produire, produire et encore produire, sans réelle gestion de leur temps. « Une fois en agence, on produit la nuit pour respecter les deadlines », souligne Estelle. Et d’ajouter : « L’école ne nous apprend pas à nous organiser. »

A cette désorganisation, s’ajoute parfois la désillusion. Si l’école entraîne les étudiants à produire les projets les plus aboutis possibles, le travail en agence est souvent tout autre. Les stagiaires découvrent l’énorme poids de la gestion de projet, des contraintes administratives, politiques et financières imposées par une myriade d’acteurs de la construction entre lesquels s’exercent des rapports de force compliqués. « On tombe des nues ! peste Paul. On a été formés pour 5 à 10 % de nos tâches en agence. Résultat : on se sent incompétents. Cela fait cinq ans que j’exerce et je commence à peine à me sentir à l’aise. »

Les stages, vécus comme une douche froide, cantonnent souvent les architectes en herbe à des tâches répétitives, comme la conception en chaîne de portes ou de fenêtres. « Mes trois stages ont été très difficiles. Je ne faisais rien d’intéressant, j’étais livré à moi-même… », raconte Frédéric. « Tous les jours pendant six mois, je devais faire le tour des immeubles qui étaient en passe d’être livrés pour recenser sur une tablette la peinture écaillée ou les portes qui se fermaient mal. Je n’ai jamais fait d’architecture », confie Corentin, désabusé face à l’échec de ce stage de fin d’études. Cette expérience au sein de cette grande agence le plonge dans un profond malaise. « J’ai commencé à me dire que les chefs s’étaient dit que je n’étais pas au point. » Après ce stage, le jeune homme perd confiance en lui. Pendant un an et demi, il ne remet plus un pied dans une agence.

Le fantasme de l’architecte artiste face à la réalité économique.

Pourtant, ces tâches répétitives et séquencées ne sont pas l’apanage de Corentin. Les agences, en particulier les grandes, ont largement besoin de ces jeunes pour effectuer ces missions routinières et s’occuper de la conception en cascade d’esquisses et de maquettes. Une déception par rapport à l’image qu’ils avaient projetée sur le métier de leur rêve. Un phénomène étudié par Véronique Biau, enseignante-chercheuse à l’école nationale d’architecture de Paris-La Villette. « Il y a une forme de déqualification des jeunes diplômés de niveau master qui sont souvent employés à la place des dessinateurs projeteurs, une profession de niveau BAC+2/3 qui a disparu », explique cette architecte urbaniste de l’Etat.

A ce quotidien dégradé, il faut ajouter la précarité : les CDD restent souvent la règle en début de carrière. Sans oublier de faibles salaires (entre 1.400 et 1.900 euros) pour cinq ans d’études minimum. Résultat : entre 10 à 20 % des diplômés de 2015 se sont réorientés, selon l’enquête « Archigraphie 2020 », publiée en décembre dernier par l’Ordre des architectes.

Pour Véronique Biau, la profession s’est identifiée durant des siècles à l’architecte-artiste, sur la base d’une vocation valorisant le rapport personnel à sa production, la liberté de création, la passion, le dépassement de soi. « Une œuvre évaluée essentiellement sous l’angle de ses qualités plastiques et de sa capacité à engendrer des émotions mais cette vision est de plus en plus déconnectée de la réalité », explique la chercheuse, auteure du livre « Les architectes au défi de la ville néolibérale ».

Alors pourquoi un certain nombre d’écoles continuent-elles de former les étudiants à être des architectes-artistes, décidant du projet en quasi-capitaine de navire ? Un décalage qui s’explique une fois encore par la tradition héritée des Beaux-Arts (et rappelons que les écoles d’architecture dépendent non pas du ministère de l’Enseignement supérieur mais du ministère de la Culture). Contrairement à l’Allemagne ou à la Suisse, les études d’architecture françaises sont très axées sur la création et peu sur la technique, avec un fort bagage en sciences humaines au détriment de la compréhension économique du secteur. Quel est le pouvoir d’un élu ? D’où̀ vient l’argent ? Pour qui travaille- t-on ? Le processus politique et économique des projets ne serait pas considéré comme faisant partie du métier ou du moins est-il relégué à une place secondaire dans l’enseignement dispensé.

« La ville est devenue un produit financier »

Mathieu Delorme, Maître de conférences et codirigeant de l’agence Atelier Georges

Pour Mathieu Delorme, maître de conférences à l’école d’architecture de la ville et des territoires de Paris Est, cela tient en partie à des enseignements véhiculant une vision restreinte des métiers de l’architecture, « encore trop souvent réduite à l’acte de construire dans les cadres confortables d’une commande publique qui a les moyens ». Un secteur public rêvé où les professionnels ont toutes les libertés de concevoir des formes architecturales contemporaines. « Mais les enseignements s’intéressent plus rarement aux situations de projets plus ordinaires, dans des conditions très contraintes voire intenables ! ». Or c’est pourtant ces projets qui sont les plus représentatifs du marché, les plus contraints économiquement et ceux auxquels les étudiants seront massivement confrontés une fois leur diplôme en poche.

« La France forme encore des architectes super-cultivés alors qu’aujourd’hui la majorité des opérateurs économiques et immobiliers qui font la ville ont une culture extrêmement faible. L’étudiant qui arrive avec son bagage culturel en réunion, eh bien, ça ne passe pas », pointe Mathieu Delorme, également codirigeant de l’agence d’urbanisme, de paysage et d’architecture Atelier Georges. Et ainsi de conclure : « Le problème est qu’un jeune diplômé n’a jamais vu le prix d’une fenêtre et n’a pas les bases du fonctionnement économique de notre société. Or, si la fenêtre ne rentre pas dans le tableau Excel, c’est foutu et sa créativité ne peut être mobilisée sur les montages économiques du projet d’architecture, par incompétence. »

La fin de l’architecte star.

Pour ce paysagiste de formation et diplômé de l’Essec, la ville est bel et bien devenue un produit financier. Autrement dit, il faut bosser vite, et que les projets crachent de l’argent. Tout ceci crée une pression au boulot avec un rythme parfois infernal qui peut provoquer des burn-out. Pour lui, la raison se trouve dans l’organisation des structures. « En France, la profession d’architecte est encore majoritairement structurée comme de l’artisanat alors que les conditions de la production architecturale a très fortement muté dans son financement et la structuration des acteurs », explique ce professionnel. Il faudrait passer à l’échelle industrielle pour s’adapter aux logiques d’investissement des acteurs de la construction, avec des méthodes de travail mais aussi des tailles critiques. Rappelons que la part des entreprises d’architecture ayant entre 1 et 2 salariés est de 54,5 %.

Avec une proportion toujours plus grande de clients privés, les règles changent. « La commande privée amène une forte exigence de profit et donc de maîtrise des processus, rajoute Véronique Biau. Sans compter que cela s’accompagne d’une montée des exigences normatives, notamment concernant la performance environnementale. »

Comme les agences ne savent pas encaisser ce rythme industriel imposé par les donneurs d’ordre, elles perdent du terrain, souvent au profit de bureaux d’études remplis d’ingénieurs formés à ces enjeux. « La rémunération des sociétés d’architecture a fondu, alors que l’on nous demande toujours plus de taches et de travail, assure ce dirigeant qui souhaite rester anonyme. Aujourd’hui, la rentabilité d’une société d’architecture tient sur la compression de ses charges de masse salariale. » Il donne l’exemple d’une agence installée à côté de la sienne : « la structure a du travail pour 4 ou 5 salariés mais elle n’en embauche que 2,5 équivalents temps plein car les honoraires ne permettent pas plus. Résultat : ils font des charrettes avec des horaires de 55-60 heures par semaine ».

Les architectes, ces « mauvais » chefs d’entreprise ?

Un constat à tel point partagé qu’il pousse certains à tirer la sonnette d’alarme sur la situation financière des agences d’architecture. « Quelqu’un de normal qui auditerait une entreprise d’architecture hallucinerait au regard de la fragilité des équilibres comptables et du niveau de trésorerie. A l’agence, nous attendons encore le paiement de factures de 2017. » Même les délais de la puissance publique peuvent atteindre six mois. « On n’a pas de ​visibilité à plus de trois mois », explique-t-il.

Pourquoi une telle dégradation ? Le problème est apparu dans les années quatre-vingt-dix, selon Sophie Szpirglas du cabinet Methodus. « Il s’est développé une assistance à maîtrise d’ouvrage (bureaux d’études et de management) qui a pris la main sur une partie du marché. Et eux, savent vendre et sont efficaces dans les process. » A l’inverse, les architectes diplômés avant la réforme des études de 2008 n’ont pas été formés aux problématiques entrepreneuriales, comme l’art de la négociation ou les techniques de gestion d’entreprise. Conséquence : ils ont vu leurs marges s’éroder drastiquement. Encore aujourd’hui, « ils ont une très mauvaise connaissance de leur comptabilité analytique », assène Véronique Biau. Et Sophie Szpirglas de surenchérir : « Les architectes se sont laissés dévorer par leur passion et on voit toute une génération qui dirige en marchant sur la tête ».

Heureusement c’est en train de changer. Voilà une génération d’architectes qui arrivent aux manettes, dotée d’une formation entrepreneuriale. Pas question de reproduire les erreurs du passé pour Guillaume et Frédéric, tous deux associés au sein de la même agence. Ils n’ont que trop vu les carences dans la gestion financière mais aussi humaine, avec des jeunes utilisés comme variables d’ajustement. « Aujourd’hui, quand on accueille un stagiaire, on construit quelque chose en négatif de l’expérience que l’on a vécue, expliquent ces deux dirigeants à la tête de l’agence ALT. Une structure comme la nôtre devrait avoir trois ou quatre stagiaires pour faire avancer trois ou quatre projets en même temps. En réalité, on en est seulement à notre deuxième stagiaire en trois ans d’existence. »

Malgré ces bonnes volontés, ils reconnaissent des difficultés inhérentes au secteur, qui rendent difficile la pérennisation de la masse salariale. Le calendrier électoral fait valser les exécutifs locaux, et avec eux les projets immobiliers. Résultat : plus aucun projet n’est lancé quinze mois avant une échéance électorale. Et il faut attendre autant après l’élection, le temps que les nouvelles équipes décident des nouveaux projets à mettre sur la table. « C’est ainsi que les cycles d’embauches de CDD se calent nécessairement sur les calendriers électoraux, avec des purges durant les creux afin de s’ajuster. »

Le système des concours : 7 projets sur 10 à la poubelle !

Autre problème inextricable : les concours. L’architecte doit travailler deux fois pour obtenir un chantier : la première fois pour présenter son idée, et la deuxième fois pour réellement le concevoir. « Entre les deux, sept projets sur dix partent à la poubelle car non-retenus », décrypte Mathieu Delorme. Or, cette première étape n’est que très peu rémunératrice, les primes de concours et d’appels à projets étant minimes. Des étapes pourtant très chronophages. « Il faut déployer une énergie dingue pour être malin, disruptif et ça passe forcément par des périodes de charrette. C’est un système fou et peu rentable. » Avec des conséquences aussi sur les salaires des dirigeants : « Dans mon agence, on paye mieux nos salariés expérimentés que nous-mêmes. Les autres associés et moi réussissons à tenir car à côté, nous sommes tous profs. »

Pour sortir de l’ornière, les experts interrogés appellent les architectes à abandonner leur rôle de prestataires dans lequel ils se sont fait enfermer par les géants du BTP et les bureaux d’études et d’ingénierie. Sur ce sujet, Mathieu Delorme se veut optimiste. Le savoir-faire des architectes serait en passe de se revaloriser grâce aux nouvelles expertises exigées par le marché et l’émergence – encore très timide – de l’investissement à impact, écologique et socialement responsable. « Le bas carbone, les matériaux locaux et bio sourcés, autant d’éléments qui ouvrent la porte à plus de qualité et de responsabilité environnementale, estime-t-il. Nous sommes entrés dans une période de bouillonnement et les agences d’architecture doivent prendre le tournant sinon une fois de plus, d’autres acteurs, comme les boîtes d’ingénieurs, vont revendiquer ce savoir-faire. »

L’intérêt public comme boussole.

Sur ce terrain-là, les écoles semblent s’être mises au diapason. Des formations s’ouvrent en licence et master sur l’éco responsabilité, les nouveaux matériaux de construction, les dynamiques territoriales dans les bourgs et les espaces ruraux, les démarches participatives et l’attention à la petite échelle, aux usages et à « la ville de l’ordinaire », ainsi que sur l’enseignement du management et de l’économie de projet au sein des écoles nationales d’architecture et de paysage, comme le double diplôme entre l’Essec et l’Ecole d’architecture de Versailles, les cours d’économie urbaine à l’Ecole d’architecture Paris-Belleville, à l’Ecole de la Ville et des Territoires Paris-Est ou encore l’école du paysage de Blois.

« L’économie, pas plus que l’architecture, n’est une « loi naturelle » à laquelle nous devons nous soumettre, mais bien un outil de notre propre création que nous devons penser, repenser sans cesse jusqu’à ce qu’il nous conduise au plus grand bien-être commun possible, au projet d’architecture d’intérêt public », affirme Mathieu Delorme. Certes toutes les agences ne partagent pas cette vision humaniste. Mais la nouvelle génération d’architectes, elle, semble moins encline à subir qu’à participer pro-activement à ces transformations, quitte à se lancer à son compte faute d’avoir trouvé employeur à son goût. « On observe que les jeunes architectes créent de plus en plus leur agence, souvent avec des camarades de promo, assure la chercheuse Véronique Biau. Il y a une forme de satisfaction qui revient sous la forme artisanale : se donner à fond, se mettre au cœur du projet, et même si ce n’est toujours pas bien payé, ils gardent une attention au processus de fabrication. »

 Florent Vairet (paru dans « Les Échos » le 7 janvier 2021).

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